Chemins
d'eau

Transcription intégrale des six capsules sonores de Chemins d'eau.

Myriophyllum Spicatum

Myriophyllum Spicatum. La plupart des gens l'appellent myriophylle à épi, ou simplement myriophylle pour les intimes. Originaire d'Asie orientale, cette plante n'est pas indigène en Amérique du Nord. Elle est pourtant présente dans la rivière Rideau. On la considère comme envahissante, car elle s'adapte remarquablement bien aux écosystèmes dans lesquels elle a été accidentellement introduite par l'humain. En fait, elle s'adapte si bien qu'elle peut assez facilement évincer les autres espèces qui s'y trouvaient auparavant et prendre le dessus.

Si j'étais un myriophylle, je serais très doué pour me reproduire : je créerais rapidement des clones de moi-même, je diffuserais mes gènes en proliférant dans un endroit où je viens d'arriver. Je serais capable de me reproduire de plusieurs façons différentes.

Si j'étais un myriophylle, à la fin de l'été et au début de l'automne, je produirais des fleurs qui seraient pollinisées et qui produiraient à leur tour des graines qui se déposeraient sur les sédiments au fond de l'eau. Dans des conditions favorables, ces graines germeraient, et le cycle recommencerait. Je serais efficace en matière de reproduction sexuée : mes fleurs posséderaient à la fois des parties mâles et femelles. Je m'auto-polliniserais.

Mais je serais aussi capable de me reproduire sans aucune forme de fécondation. La plupart du temps, lorsque mes tiges sont cassées ou coupées en raison de l'activité humaine ou d'autres perturbations naturelles, elles développent simplement des racines et donnent naissance à de nouvelles plantes. Les biologistes appellent cela la fragmentation.

Si j'étais un myriophylle, c'est donc surtout par fragmentation que je proliférerais et que je viendrais à envahir les écosystèmes.

Imaginez mettre votre bateau à l'eau dans un lac où je vis, et disons que ce bateau est équipé d'un moteur ; ce moteur me touche, arrache une partie de mes longues tiges et l'emporte avec lui. Ensuite, vous sortez votre bateau de l'eau, vous le conduisez jusqu'au lac suivant, et le minuscule morceau que vous avez emporté avec votre moteur se retrouve transporté dans ce lac. Là-bas, il se détache du moteur, et voilà : le terrain est prêt pour une invasion. Il s'enracine.

Aujourd'hui, il existe des stations de lavage de bateaux pour aider à prévenir la fragmentation. Mais dans certains plans d'eau douce, il est tout simplement trop tard.

Envahissante

Envahissante. C'est ainsi que certains ont choisi de nommer les espèces non indigènes d'un milieu qui, une fois implantées, finissent par le perturber. Cela signifie que les espèces envahissantes déstabilisent l'équilibre d'un écosystème en provoquant des changements susceptibles d'entraîner des problèmes économiques ou sanitaires.

Le myriophylle à épis est l'une d'entre elles. Communément appelé « myriophylle », c'est l'une des espèces aquatiques envahissantes les plus redoutées que l'on trouve aujourd'hui dans la rivière Rideau.

Si j'étais du myriophylle, je vivrais dans de nombreux endroits dont je ne suis pas originaire. Je circulerais d'un endroit à l'autre et je viendrais proliférer soudainement dans des lieux comme la rivière Rideau, par exemple, un cours d'eau loin de mon lieu d'origine. Je pousserais très bien dans des écosystèmes qui ne sont pas les miens, car je suis capable de former des tapis de feuillage dense qui viennent supplanter toutes les autres plantes.

En envahissant certaines zones grâce à ma croissance rapide, je priverais les poissons indigènes de l'habitat dont ils ont besoin pour prospérer. Et parfois, en été, j'empêcherais même les embarcations de naviguer et je nuirais aux gens qui avaient l'habitude de se baigner dans le plan d'eau où je serais soudainement apparu.

Donc, si j'étais un myriophylle, je prendrais beaucoup de place. Mais ce n'est pas seulement de ma faute si je me propage si loin de mes lieux d'origine. Une des principales causes du déplacement des espèces comme moi sont les citernes de lestage des navires. Je me glisse dans l'eau que les navires transportent à bord pour assurer leur stabilité et leur équilibre en haute mer. Lorsque cette eau est évacuée sans avoir été traitée, elle peut transporter toutes sortes d'insectes, de plantes, de bactéries et même des larves de poissons vers de nouveaux endroits.

Il existe de nombreux règlements pour prévenir ce type de déplacement. Mais tant d'espèces ont déjà circulé de cette manière... je fais partie d'une vaste dispersion d'espèces envahissantes dont les activités humaines sont en grande partie responsables.

Si j'étais un myriophylle, je me déplacerais également grâce au commerce des aquariums.

En fait, j'ai été importé d'Asie en Amérique du Nord en tant que plante ornementale pour les aquariums et les jardins aquatiques — car, avouons-le, je suis très belle. Mais lorsque les gens me manipulent mal ou se débarrassent de moi de manière inappropriée dans les plans d'eau naturels, je peux rapidement proliférer, et avoir des répercussions sérieuses sur la biodiversité d'un écosystème comme la rivière Rideau.

Zone littorale

La zone littorale. Il s'agit de l'espace situé au bord d'un cours d'eau, là où l'eau et la terre se rencontrent. Cette zone a une importance capitale d'un point de vue écologique. Elle constitue souvent un lieu de grande biodiversité. Elle attire toutes sortes de plantes qui, à leur tour, offrent un abri aux poissons, aux insectes, aux oiseaux et aux amphibiens. Et comme cette partie du monde aquatique regorge habituellement de végétation, elle joue également un rôle essentiel dans le maintien de la propreté de l'ensemble du plan d'eau.

Les plantes participent à ce qu'on appelle le cycle des nutriments : elles absorbent les éléments présents en excès dans l'eau où elles sont immergées et les utilisent pour alimenter leur croissance. Grâce à ce processus d'élimination des nutriments de l'eau, elles contribuent à maintenir un environnement dans lequel les poissons peuvent prospérer et où les humains peuvent nager en toute tranquillité.

La végétation de la zone littorale contribue également à stabiliser les berges, car ses racines aident à lier les sédiments entre eux. Elles permettent de manière tout à fait naturelle aux berges de rester en place malgré les mouvements qui se produisent dans l'eau.

Parallèlement, le littoral est souvent gravement affecté par l'activité humaine. Sur la rivière Rideau, il a un aspect très différent d'un endroit à l'autre tout au long du cours d'eau. Certaines sections du littoral regorgent de végétation luxuriante et diversifiée (ce qui est typique d'une zone littorale intacte), tandis que d'autres sont totalement transformées par des murs en béton. Ces types de murs ont été installés sur de nombreux tronçons de la rivière Rideau pour aider à prévenir l'érosion des berges, mais ils ont des conséquences assez importantes sur la régénération de la végétation et de la biodiversité. Les poissons, par exemple, ne passent pas autant de temps près de ces murs artificiels que dans les sections de la rivière où ces murs n'ont pas été mis en place.

Les zones littorales non artificielles sont importantes. Elles permettent aux plantes de prospérer dans les parties de la rivière où l'eau rencontre la terre. En fait, cette zone constitue un habitat de choix pour des plantes comme le céleri sauvage et le myriophylle, deux espèces qui font partie de nos cours d'eau douce et de leurs écosystèmes interconnectés.

Connectivité

Connectivité. Lacs, rivières, ruisseaux, zones humides — on a souvent l'impression qu'il s'agit de systèmes bien délimités dont on fait partie ou dont on ne fait pas partie. Soit on a les pieds dans l'eau, soit on est sur la terre ferme. Soit notre bateau est sur la rivière, soit on l'a tiré sur la rive. Mais s'il est vrai que l'eau et la terre ne sont pas identiques, elles sont en fait étroitement liées. Les limites de ce qui constitue un système d'eau douce comme la rivière Rideau ne sont pas du tout aussi nettes que les différences entre la terre et l'eau.

Les eaux douces sont EXTRÊMEMENT influencées par ce qui se passe sur les terres qui les entourent. Car, croyez-le ou non, une grande partie de l'eau que l'on trouve dans les eaux douces provient des terres environnantes.

Si j'étais de l'eau de pluie, je remplirais la terre jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus me contenir, et ensuite je m'écoulerais vers le plan d'eau le plus proche. En me déplaçant sur ou à travers la terre vers les ruisseaux, rivières, lacs ou zones humides environnants, j'emporterais avec moi les signatures du terrain. La « signature » d'un terrain est ce qui le rend unique, spécial : les nutriments présents dans le sol, ou les pesticides non absorbés par les plantes, ou encore les bactéries présentes dans les excréments d'une vache en train de brouter dans un champ voisin. Si j'étais de l'eau de pluie, au fur et à mesure de mon écoulement, je recueillerais toutes les signatures que je rencontrerais, et je les emporterais avec moi vers le réseau d'eau douce le plus proche.

Si j'étais de l'eau de pluie, je tomberais, je traverserais la terre et je m'écoulerais dans les cours d'eau en emportant avec moi une grande partie des nutriments dont de nombreuses espèces aquatiques ont besoin pour prospérer.

Mais parfois, en reliant la terre aux eaux douces, je perturberais aussi le milieu de vie d'un plan d'eau. Si des pesticides sont utilisés sur les terres, ils peuvent facilement se retrouver dans les eaux douces dont dépendent des communautés entières.

Ne préféreriez-vous pas un monde où il n'y a pas de pesticides — des pesticides connus pour être cancérigènes — présents là où votre ville puise son eau potable ?

Prendre en compte lien intime entre la terre et l'eau est une des meilleures façons de garder les eaux douces propres.

Vallisneria Americana

Vallisneria Americana. Plusieurs personnes l'appellent « herbe à barbottes » ou « céleri sauvage ». Depuis des siècles, les Anishinaabe l'appellent « Nibin-wiikend », mots qui signifient « eau » et « céleri », ou d'autres plantes semblables. Cela tient sans doute au fait qu'il s'agit d'une plante comestible, l'une des nombreuses espèces comestibles qui poussent dans nos cours d'eau douce.

Si j'étais un céleri sauvage, les humains pourraient me manger. Mes jeunes pousses et feuilles seraient consommées crues en salade ou cuites comme un légume. Certains disent que j'ai un petit goût de noisette.

Mais les humains ne seraient pas les seuls à me manger. Au printemps, les poissons et les insectes aquatiques me dévoreraient sans arrêt. Les achigans, par exemple, m'apprécient particulièrement lorsqu'ils sont jeunes.

De nombreux poissons compteraient aussi sur moi pour se mettre à l'abri. Ils m'utiliseraient comme refuge et zone de camouflage pour se protéger de leurs prédateurs. Et ça va dans les deux sens : les achigans m'utiliseraient pour se cacher de ceux qui veulent les manger, mais ils se cacheraient aussi des petits poissons et des insectes qu'ils comptent manger eux-mêmes. Les achigans se faufileraient discrètement entre mes feuilles pour camoufler leur corps, et BOOM — ils bondiraient sur leurs proies prises en embuscade.

Si j'étais un céleri sauvage, je serais un refuge et une source de nourriture, et bien plus encore ! Les poissons se tiendraient aussi avec moi pour frayer. Ils pondraient leurs œufs dans les parties plus denses de mes longues feuilles en forme de ruban. Je serais le lit parfait pour qu'ils puissent se reproduire en paix.

Je protégerais les œufs et les minuscules poissons qui viennent d'éclore (ce qu'on appelle techniquement « le fretin »). Je mettrais les petits à l'abri des prédateurs de passage.

Je serais « cool » aussi. Littéralement : ma présence dans l'eau influence sa température. Alors, quand le soleil tape fort, les poissons aiment se coller près de moi pour se rafraîchir.

Je suppose qu'on peut dire que si j'étais un céleri sauvage, je serais un vrai local, un habitué du coin, un pionnier de la rivière Rideau. Pas étonnant qu'une artiste ait décidé de créer une arche en mon honneur.

Eau douce

L'eau douce. Une eau contenant moins de sel que l'eau de mer. Une eau pouvant geler partiellement dans des régions comme Ottawa où les températures extérieures baissent pendant les mois d'hiver. Une eau dont les êtres humains dépendent pour survivre. Une eau où habitent près de 10 % de toutes les espèces connues sur Terre, bien qu'elle n'occupe qu'environ 1 % de la surface de la planète. C'est vrai, seulement 1 % de la surface de la planète est recouverte d'eau douce. Mais sans elle, nous n'existerions pas.

Si j'étais l'eau douce, je prendrais bien des formes différentes. Je pourrais être un lac, une rivière, une zone humide, un étang, un ruisseau. Je coulerais à travers tous ces écosystèmes différents auxquels l'existence humaine est intrinsèquement liée. Comme la rivière Rideau qui prend sa source à près de 150 km au nord d'Ottawa, dans le lac Rideau, près de la ville de Smith Falls, pour se jeter dans la rivière des Outaouais, puis dans le fleuve Saint-Laurent, dans son estuaire, et enfin dans l'océan Atlantique.

Si j'étais une rivière d'eau douce, j'aurais curieusement l'habitude d'être traitée comme une poubelle. Pendant longtemps, mes affluents auraient été traités comme des tapis roulants pour éloigner les déchets des lieux où vivaient les humains. À une certaine époque, les gens m'auraient vraiment trouvé répugnante. Mais comment leur en vouloir ? Qui veut passer du temps dans un dépotoir !!!

En fait, une rivière n'est pas un dépotoir, c'est une source de vie ! Elle soutient des écosystèmes essentiels à la survie des humains et de nombreuses autres espèces. Il vaut mieux en prendre soin.

Si j'étais un plan d'eau douce, l'une des nombreuses façons de prendre soin de moi et de tous les écosystèmes que j'alimente serait d'être officiellement protégé. Un peu comme la rivière Rideau, qui est reconnue comme rivière du patrimoine canadien et lieu historique national, et qui est protégée par des lois telles que la Loi sur les pêches. Ce genre de loi régit le débit de l'eau et la circulation des embarcations, servant ainsi de mécanisme important pour protéger les frayères des nombreux poissons qui peuplent mes eaux.

Si j'étais un plan d'eau douce, on pourrait me protéger en m'intégrant à un parc national ou une réserve naturelle. Je pourrais même obtenir le statut de personne morale, comme la Mutehekau Shipu, par exemple, une rivière située sur les territoires traditionnels de la Première Nation innue. De cette manière, je bénéficierais d'une certaine reconnaissance et je disposerais d'un certain pouvoir lorsque les gens ne prennent pas soin de moi. On pourrait s'occuper de moi de telle sorte que les effets de l'activité humaine sur moi soient minimisés et durables.

Malheureusement, l'eau douce bénéficie trop rarement de ce type de protection officielle. La plupart des zones protégées ont été créées en pensant aux terres, aux océans ou aux grands animaux. Pourtant, plus de 50 % de la population mondiale vit à moins de 3 km de l'un de mes nombreux plans d'eau. Et tout le monde, sans exception, dépend de moi. Nous avons tous besoin d'eau douce. L'eau, c'est la vie. Il est grand temps de mieux prendre soin de moi, vous ne trouvez pas ?